Qui les façonne en un : Roch Hachana

On pourrait considérer Roch Hachana comme une fiction, pour une raison métaphysique essentielle : Dieu, l’idée que nous devons nous efforcer de nous faire de lui, n’est pas dans le temps, pas plus qu’il n’est dans l’espace, puisqu’il leur est à tous deux transcendant. Or, hormis la charmante aventure folklorique de la pomme trempée dans le miel, et les appels communautaires à la douceur, qu’on pourra juger plaisants, on doit savoir que ce jour du Chofar est le jour du din, du passage en jugement – tous les allants en monde, en ce jour, passent devant son trône comme un troupeau, comme il est écrit : « Celui qui fait un leur cœur, celui-là connaît tous leurs actes.

Comme toujours dans la vie juive, il importe de démétaphoriser, sans quoi rien, sinon l’effusion religieuse, ne se produit – mieux vaut qu’elle ne se produise pas.

Dire que Dieu nous juge ce jour, puisque ce jour, comme tel, n’est pas un jour, successif comme tous les jours, pour Dieu, c’est parce que ce jour présente quelque chose, pour nous, pour qui il est un jour successif, de singulier. Quid ?

Proposons ceci : il importe, en ce jour, de produire une méditation sur le temps, et sur sa conséquence sur le sujet qui s’y inscrit. Le temps, successif, est producteur de multiple ; les instants, découpés, paradent toujours, parade sauvage dont seul Il a la clé, dans leur irréductible hétérogénéité, dans leur incontestable différance. Être un sujet dans le temps, c’est donc subir, ou agir, peu importe, une extraordinaire tension vers le multiple.

Mais à y réfléchir, le temps n’est pas seulement producteur de multiple ; il est aussi, à la condition du dépassement de son caractère d’artefact, de donnée de la culture, par-delà, donc, la culture qui l’instaure et le brode, voire le décore, une puissance unifiante. L’année unifie les mois et les jours qui la composent ; – les subsume – ; dès lors, dès l’imagination, et bien avant que la raison s’en empare, constater le passage d’un an accomplit, dans les idées confuses qui nous baignent, le geste d’unifier.

L’acte requis par Roch Hachana est celui de se faire un, de se vivre effectivement (et non pas dans un acte de foi, ainsi que nous faisons toujours quand nous disons « je ») comme un, de faire l’épreuve de cette subsomption de ses états multiples sous l’Un qu’il nous faut penser – épreuve intérieure, aidée par le son du chofar – animal ou déchirant, selon qu’on se retrouve, uni, en un homme ou un animal – je m’explique plus loin.

De l’un survient au passage de l’an.

Ce décasyllabe est ma proposition synthétique pour entendre Roch Hachana.

Mais il est dit plus encore : à l’épreuve du passage de l’année, et de cet ébranlement intime que suggèrent le passage de l’an et l’unité de l’année morte – de l’Un certes se produit, mais tout l’Un n’est pas singularisant. Au contraire : « celui qui fait un leurs cœurs, connaît toutes leurs actions » – cet Un-ci, c’est l’Unité même de la foule humaine, c’est l’absence radicale de toute singularité dans aucune des passions humaines ; toutes semblables, troupeau des hommes.

Unité dissolvante, unité annihilante – être-pour-la-mort.

Ou bien être singulier – Un, seul. Unité vivifiante, au-delà de soi. Non plus une unité subsomptive, mais une unité assomptive. Non plus se retrouver, finalement, un avec tous les autres ; mais se faire, ultimement, un, malgré tous les autres.

C’est peut-être cela que le balancement de la justice, c’est peut-être cela que le jugement qui s’opère – plus haut que nous, et donc plus haut que nos imaginations ; une vraie balance qui oscille entre l’Un et l’autre Un – image qu’il importe peut-être de substituer à la fausse douceur, autant qu’aux tremblements dévots des moutons à l’abattoir – que nous ne prenons sur nous de jouer que parce que nous ne savons pas prendre le Talmud au sérieux.

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